Carlsen-Niemann, quand une affaire de tricherie menace l’avenir des échecs professionnels

Magnis Carslen vs Hans Niemann

Depuis septembre 2022, le monde des échecs est secoué par une affaire qui n’en finit plus de faire couler de l’encre. Si vous suivez, ne serait-ce qu’un peu, l’actualité autour de la discipline, vous avez, vous aussi, sans doute entendu parler de l’affaire Carlsen-Niemann. Une histoire rocambolesque qui a démarré quand le champion du monde Magnus Carlsen a accusé l’américain Hans Niemann de tricherie après avoir joué et perdu contre le jeune grand maître international de 19 ans pendant la Coupe Sinquefield.

Depuis, l’affaire a pris une ampleur gigantesque et divise aujourd’hui la communauté échiquéenne mondiale. Et alors que la Fédération internationale des échecs (FIDE) essaie de démêler le vrai du faux, le tribunal du district de l’est du Missouri (Etats-Unis) se penche désormais aussi sur la question suite à une plainte de Niemann.

Afin de vous permettre de bien comprendre les fondements de cette affaire, ainsi que les menaces pour l’avenir du jeu d’échecs professionnel, nous vous proposons ici un dossier complet régulièrement mis à jour avec les nouvelles évolutions de cette joute échiquéenne pas comme les autres.

Aux origines de l’affaire Carlsen-Niemann

4 septembre 2022. Les participants de la Coupe Sinquefield ne le savent pas encore, mais ce prestigieux tournoi deviendra le théâtre des prémices de l’une des plus grosses affaires de l’histoire du jeu d’échecs.

Créée en 2013, cette compétition réunit, chaque année, entre août et septembre, les plus forts joueurs du monde, à Saint-Louis, dans l’Etat du Missouri.

Durant la troisième ronde de l’édition 2022, Magnus Carlsen (premier vainqueur du tournoi) perd, à la surprise générale, son match avec les pièces blanches contre Hans Niemann. Le joueur norvégien décide, après ce camouflet, de quitter la compétition. Ce qui est encore plus surprenant, car un Carlsen qui quitte un tournoi parce qu’il a perdu un match, ce n’est pratiquement jamais arrivé.

Le lendemain, le champion du monde poste un tweet plein de sous-entendus qui est interprété par plusieurs membres de la communauté des échecs, dont le Grand Maître américain Hikaru Nakamura, comme des accusations de tricherie.

Interviewé en marge de la compétition, Hans Niemann est questionné sur les soupçons avancés par son prestigieux adversaire. Le jeune Grand Maître américain admet alors avoir déjà triché par le passé, mais uniquement durant des parties en ligne : une fois, alors qu’il avait 12 ans au cours d’un tournoi avec rémunération, et une autre, au cours d’un match sans enjeu. Il avait alors 16 ans. Niemann assure toutefois n’avoir jamais triché durant une partie sur l’échiquier (en anglais over-the-board).

Quelques jours plus tard, Carlsen refuse de jouer à nouveau contre Niemann dans le cadre d’un tournoi en ligne. Mais il faut attendre le 26 septembre 2022 pour que le n°1 mondial formule clairement, devant toute la communauté échiquéenne, ses accusations de tricherie.

La FIDE se saisit alors du cas le 29 septembre, indiquant ouvrir une enquête pour l’élucider.

En octobre, le Wall Street Journal (WSJ) rend public un rapport de Chess.com à charge contre Niemann qui y est accusé d’avoir été aidé de manière « illégale » au cours de plus d’une centaine de parties en ligne, y compris dans des tournois primés. Pour aboutir à ces chiffres, la plateforme a utilisé un certain nombre d’outils de détection de tricherie. Par exemple, on peut déterminer si un joueur a triché en comparant ses coups durant une partie, à ceux recommandés par une intelligence artificielle.

Selon les détails livrés par le WSJ, Niemann aurait avoué en privé et avait alors été temporairement banni du site Chess.com. Cependant, si d’après la plateforme, Niemann a triché en ligne beaucoup plus de fois qu’il ne l’a admis au cours de son interview, aucune preuve n’a été fournie quant à un cas de tricherie au cours des parties physiques jouées par le jeune prodige américain.

Rapidement sollicité pour trancher l’affaire, Kenneth Regan, l’expert attitré en détection de tricherie, livre, en octobre 2022, un rapport allant globalement dans le même sens. Après une analyse statistique des parties sur échiquier de Niemann, incluant la partie de la Sinquefield Cup contre Carlsen, Regan ne décèle en effet aucune preuve de triche de la part de l’Américain après 2020, alors qu’il en a trouvé le suggérant pour des parties jouées en 2015, 2017 et 2020.

Le monde des échecs divisé

C’est un euphémisme que de dire que l’affaire Carlsen-Niemann suscite beaucoup de débats dans le milieu des échecs.

À tous les niveaux, débutant, amateur comme professionnel, chacun y va de son avis sur la question. Deux principaux camps se distinguent : ceux qui soutiennent la théorie du champion du monde, et ceux qui laissent à Niemann le bénéfice du doute.

Les pro-Carlsen

Chez les soutiens de Carlsen, on considère que l’actuel champion du monde est suffisamment légitime pour être pris au sérieux quand il dit qu’un adversaire a usé de moyens illégaux pour gagner une partie contre lui.

Pour ce camp, dont fait notamment partie le réputé Grand Maître international Hikaru Nakamura, le fait que Niemann ait déjà triché en ligne par le passé et qu’il l’ait reconnu, justifie qu’il ait pu tricher au cours de parties physiques, dont notamment sa partie contre Carlsen.

Selon le célèbre joueur letton Alexeï Chirov, il est même possible que Niemann ait triché pour devenir Grand Maître International, le statut le plus élevé qu’un joueur d’échecs puisse avoir actuellement.

Les pro-Niemann, au bénéfice du doute

Opposés à cette façon de voir les choses, d’autres intervenants majeurs du monde des échecs préfèrent accorder à Hans Niemann, 49e joueur mondial, le bénéfice du doute, faute de preuve irréfutable de la tricherie dont il est accusé. Ceci d’autant plus que la méthode de tricherie évoquée est aussi géniale qu’improbable.

Pour ce camp, dont font partie plusieurs autres grands maîtres internationaux comme le champion français Vachier-Lagrave, on ne peut affirmer que Niemann a triché contre Carlsen, car il n’existe aucune preuve le certifiant. Ces derniers s’appuient notamment sur le rapport de Kenneth Regan pour demander que l’affaire soit classée sans suite.

L’affaire devant la justice

Aujourd’hui, l’affaire Carlsen-Niemann n’est plus seulement une affaire limitée à la seule communauté des échecs. Le conflit a pris une autre dimension fin octobre, quand Hans Niemann a intenté une action en justice devant le tribunal du district de l’est de l’Etat du Missouri contre plusieurs parties.

Le jeune joueur d’échecs américain accuse notamment Magnus Carlsen et l’entreprise Play Magnus Group, ainsi que la plateforme Chess.com et son dirigeant Danny Rensch, de « diffamation, de calomnie, de boycott collectif illégal en vertu de la loi Sherman, d’interférence délictueuse avec un contrat et des attentes commerciales, et de conspiration civile ».

Niemann réclame la somme de 100 millions de dollars en dommages et intérêts, estimant que les parties citées ont conspiré pour le blacklister de la profession à laquelle il a consacré sa vie. Il a notamment mis en avant le fait qu’aucune source indépendante ou impartiale, y compris les organisateurs de tournois et les arbitres de la coupe Sinquefield, la FIDE, et les experts mondiaux en la matière, n’a pu prouver qu’il avait triché durant sa partie contre Carlsen.

Réagissant à la plainte, les avocats de Chess.com ont d’abord indiqué que le procès nuirait au jeu d’échecs et à l’ensemble des joueurs. L’entreprise a ensuite indiqué que son rapport cité par le WSJ n’est intervenu qu’après l’interview de Hans Niemann dans laquelle ce dernier avoue publiquement avoir triché en ligne. Elle indique notamment avoir traité les cas de « tricherie antérieure de Hans en privé et n’a été contraint de clarifier sa position qu’après qu’il se soit exprimé publiquement ». 

La plateforme a lancé, début décembre 2022, une requête pour débouter l’action en justice de Niemann.

La tricherie aux échecs, une menace existentielle pour le jeu ?

Au même titre que les autres disciplines sportives avec des compétitions où les vainqueurs sont rémunérés, le risque de fraude est malheureusement omniprésent aux échecs. Et s’ils étaient jusque-là, souvent minimisés ou passés sous silence, les cas et techniques de tricherie sont aujourd’hui sous les feux des projecteurs avec l’affaire Carlsen-Niemann.

Comment certains joueurs trichent-ils aux échecs ?

La tricherie aux échecs n’a rien à voir avec le dopage. Pour bien comprendre le phénomène, il faut remonter à l’apparition des supercalculateurs.

Le point de repère historique en la matière est le célèbre duel qui opposa, dans les années 1990, le champion du monde d’alors, Gary Kasparov, à un supercalculateur conçu par IBM appelé Deep Blue. L’histoire retient que Kasparov remporta le premier match en six parties, avant de se faire battre par l’ordinateur au cours d’un match revanche.

Depuis lors, l’intelligence artificielle n’a cessé de progresser. Aujourd’hui les ordinateurs et moteurs d’échecs sont plus forts que les humains grâce, notamment, à leur capacité de calcul. Pour tricher, il suffit donc, pour un joueur, de solliciter l’aide d’une intelligence artificielle.

En ligne, la pratique est courante sur les plateformes, même les plus populaires. Ces dernières sont désormais contraintes de développer des règles strictes pour lutter contre la pratique et sanctionner. Par contre, durant les parties physiques au cours des tournois, il est plus difficile de tricher en raison des mesures très strictes mises en place pour isoler les joueurs : indisponibilité de connexion Internet, interdiction d’utilisation de tout appareil électronique, scans fréquents, etc.

Dans le cas de l’affaire Carlsen-Niemann, la théorie avancée est digne d’un film d’espionnage ou de science-fiction. Niemann aurait, selon ses accusateurs, utilisé des perles anales vibrantes connectées à un wifi.

Ces dernières, si elles sont commandées à distance, auraient alors pu vibrer pour aider le jeune Grand Maître américain à jouer les bons coups contre Carlsen. Les parties étant retransmises en direct, Niemann aurait ainsi pu bénéficier d’une assistance extérieure.

Un mal sous-estimé

Le phénomène de la tricherie sur les plateformes d’échecs en ligne est une pratique, qui semblait, jusque-là, assez marginale, et essentiellement du fait de joueurs amateurs. Mais le mal serait vraisemblablement plus grave.

Selon le rapport de Chess.com sorti après le début de l’affaire Carlsen Niemann, des dizaines de grands maîtres internationaux auraient déjà été pris au moins une fois en flagrant délit de tricherie. Mieux, 4 grands maîtres du top 100 mondial auraient avoué avoir déjà triché au cours de parties primées en ligne.

Emporté dans les flots de ce scandale planétaire, le président de la fédération norvégienne, Joachim Birger Nilsen, a lui-même avoué publiquement avoir triché en 2017 avant de démissionner de son poste.

Contre l’éthique et la noblesse du jeu

Tricher n’est pas bien, surtout pour un jeu comme les échecs qui sont avant tout réputés pour les valeurs de noblesse et de raffinement qu’il promeut.

Si le jeu d’échecs en ligne est encadré par les plateformes elles-mêmes, les compétitions internationales sont encadrées par la FIDE. Il faut dire que les enjeux sont importants quand on pense à comment les affaires de fraude ont terni l’image de plusieurs sports.

Le climat de méfiance et de paranoïa qui prévaut actuellement dans le milieu professionnel suite à l’affaire Carlsen-Niemann risque de s’envenimer si l’affaire n’est pas vite élucidée par la Fédération et que de nouvelles mesures sont prises pour ramener une certaine confiance.

Certains grands noms de l’histoire des échecs y vont d’ailleurs déjà de leurs solutions pour régler le problème de la tricherie dans le milieu professionnel. Par exemple, l’ancienne championne du monde Susan Polgar a proposé, sur son compte Twitter un plan en cinq points :

  • Retarder la diffusion des parties de 30 minutes ;
  • N’autoriser aucun appareil électronique (règle déjà en place) ;
  • N’admettre des spectateurs que durant les 15 à 30 premières minutes des parties ;
  • En cas de première infraction de tricherie = interdiction de 2 à 5 ans ;
  • 2e délit de tricherie = interdiction à vie.