Exilée, déchue de sa sélection nationale, mais portée par une résilience hors du commun, Mitra Hejazipour n’est pas seulement une Grand Maître Féminin d’exception. En ce début d’année 2026, alors qu’elle publie son autobiographie « La Joueuse d’échecs », elle s’impose comme une figure mondiale de la résistance des femmes et de la lutte contre l’oppression.
Mais comment l’enfant prodige de Mashhad est-elle devenue le symbole de l’émancipation des femmes iraniennes sous les couleurs de la France ? Portrait d’une championne d’échecs définitivement pas comme les autres.
Sommaire
De Mashhad aux sommets de l’Asie : les débuts de Mitra Hezajipour
Née le 19 février 1993 à Mashhad, ville sainte du nord-est de l’Iran, Mitra Hejazipour découvre l’échiquier dès l’âge de 5 ans. Dans une famille où la politique est un sujet tabou et l’obéissance la règle, les échecs deviennent son premier espace de liberté. Elle observe son père jouer avec des amis et apprend très vite les bases du jeu, ainsi que les stratégies gagnantes.
Une ascension fulgurante
Mitra a du talent et ne tarde pas à le démontrer. Elle intègre l’équipe nationale d’Iran dès le bas-âge et étoffe rapidement son palmarès :
- 2002 – 2003 : Vice-championne du monde des moins de 10 ans
- 2012 : Championne d’Iran féminine.
- 2015 : Championne d’Asie. La même année, elle obtient le titre prestigieux de Grand Maître Féminin (GMF)
Le déclic
C’est au cours des tournois internationaux que Mitra commence à percevoir les failles du système dans lequel elle grandit. En voyageant dans plus de trente pays pour représenter l’Iran, elle observe, silencieuse, ces femmes qui marchent librement dans la rue, les cheveux au vent.
Dans son livre La Joueuse d’échecs, elle confie que ses lectures clandestines, notamment le roman 1984 de George Orwell à l’âge de 16 ans, ont été le catalyseur de sa prise de conscience. Elle réalise alors que le voile n’est pas une « protection », comme le prétend la propagande officielle, mais une limitation imposée. Pendant des années, elle joue le jeu du régime, ajustant son foulard sous l’œil vigilant des gardiens de la révolution qui escortent les délégations sportives, jusqu’à ce fameux jour de décembre 2019 à Moscou…
Le tournant de Moscou
Ce 26 décembre 2019, lors des Championnats du monde de Blitz et de Parties Rapides à Moscou, Mitra Hejazipour prend une décision qui va changer le cours de son existence. Sans préméditation apparente, mais portée par des années de frustration accumulée, elle s’assoit devant l’échiquier sans son voile !
La réaction du régime iranien est immédiate et brutale. Alors que les photos de la championne « dévoilée » font le tour des réseaux sociaux, le président de la Fédération iranienne des échecs annonce son exclusion immédiate de l’équipe nationale. Pour Mitra, le message est clair : le retour en Iran est désormais synonyme de prison… ou pire. Elle ne rentrera jamais chez elle.
Le début d’une nouvelle vie en France
Dès janvier 2020, c’est en France que la championne iranienne trouve refuge ; d’abord à Brest, puis à Paris. Sur place, les débuts sont difficiles. Sans ressources, elle doit reconstruire sa vie de zéro, apprendre une langue complexe et enchaîner les démarches administratives pour obtenir l’asile.
Bien décidée à poursuivre sa carrière dans l’Hexagone, Mitra rejoint le club de Brest échecs, puis celui d’Asnières-le-Grand Échiquier, l’un des plus prestigieux de France. Et il ne lui faut pas longtemps pour s’illustrer. En 2021, elle demande à changer de fédération et obtient l’autorisation de jouer pour la France.
Le 20 mars 2023, elle obtient la nationalité française en reconnaissance de son parcours et de son talent, à, l’image du Grand Maître Alireza Firouzja. Quelques mois plus tard, en juin 2023, elle remporte le championnat de France de Blitz. Puis en août, elle est sacrée championne de France d’échecs féminin 2023 au tournoi de l’Alpe d’Huez.
Elle intègre alors l’Equipe de France féminine d’échecs et devient instantanément l’un des piliers du groupe. Avec les bleues, elle décroche la troisième place au Championnat du monde féminin d’échecs par équipe, puis une médaille de bronze au Championnat d’Europe par équipes.
Un engagement au-delà des échiquiers
Aujourd’hui, installée en France, Mitra Hejazipour ne se contente pas de gagner des parties d’échecs. Elle utilise sa notoriété pour porter la voix de celles qui, à Téhéran ou ailleurs, n’ont pas la possibilité de retirer leur voile. Son livre, qu’elle promeut activement en ce mois de janvier 2026, est le témoignage d’une joueuse qui a compris que, parfois, le coup le plus fort se joue en dehors des 64 cases.
La publication de son autobiographie en ce début d’année 2026 est un coup de maître. Au-delà du récit politique, « La Joueuse d’échecs » rencontre un succès retentissant en librairie, non seulement auprès des passionnés de stratégie, mais aussi d’un large public touché par son combat pour les droits humains.
En montrant que l’on peut être une femme, une activiste et une championne de haut niveau, Mitra Hejazipour brise les stéréotypes de genre encore présents dans le milieu des échecs. Porteuse d’un message d’espoir, elle rappelle que les échecs sont un outil d’émancipation intellectuelle. Pour Mitra, chaque partie est une leçon de vie : on peut perdre un pion (ou son pays), mais continuer à se battre pour gagner la partie (sa liberté).



